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Les Actus

« Nous avons vu concrètement
les résultats des actions sur le terrain »

[12/01/2023] – Propos recueillis par Olivier Merlet

Parrains du Phonéthon 2022, l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson et le grand-reporter Jean-Christophe Buisson, qui étaient à Erevan et Stépanakert en octobre dernier, ont mis au service de l’Arménie et du Karabagh, la portée de leur image publique et de leurs voix réunies. Ils reviennent ensemble sur leur expérience en Arménie et les motivations qui les ont poussés à épouser sa cause.

Sylvain Tesson, racontez-nous votre découverte de l’Arménie…
Sylvain Tesson :
Mon premier contact avec l’Arménie date de mon tour du monde à vélo avec mon camarade Alexandre Poussin en 1994. Je suis entré en Arménie en venant d’Iran. J’avais traversé le désert iranien, très difficilement ; j’ai passé le fleuve Araxe ; je suis remonté par le Syunik jusqu’à Goris, puis Erevan et je suis reparti par la Géorgie. C’est la première fois que j’arrivais en terre d’Arménie et je dois dire que j’ai le souvenir très marqué d’avoir passé le fleuve et d’être arrivé sous une tonnelle où des gens buvaient du vin et d’avoir eu l’impression d’arriver chez moi. Ne pas comprendre ce qui dans l’atmosphère, dans l’air, dans les conditions climatiques, chez les gens, ces choses intangibles qui sont l’état d’esprit d’un moment me ramenaient à la maison. J’avais vraiment l’impression que mon voyage s’arrêtait alors qu’il me restait encore 3 mois de bicyclette pour arriver en France. Ça a été le premier contact avec l’Arménie et la première fois que j’ai senti la proximité, presque organique, presque sensuelle, de ce pays en moi.

Par opposition ?
S.T. :
Oui, bien sûr, je venais d’Iran, je venais de l’Empire perse, c’est un autre monde, une autre proposition. C’est ça la vie, l’aventure humaine : une humanité qui est sur un globe et qui a choisi des options, des fables différentes, qui a raconté des récits différents, qui a regardé le monde de manière différente, et parfois, c’est la même. La même fable, les mêmes récits, c’est la même considération, c’est la même architecture de l’esprit et parfois, cette similitude se retrouve dans des endroits lointains. Moi je la retrouve en Arménie, à 5 000 km de mon pays. D’ailleurs tout ce que je viens de dire porte un nom, civilisation. De l’autre côté, en Azerbaïdjan, ce n’est pas la même vision du monde. Rien ne me relie à l’Azerbaïdjan sinon un gazoduc et un oléoduc. Mais les liens de tubes, les liens d’acier m’intéressent beaucoup moins que les liens intangibles de la foi, de la culture ou de la mémoire.

Après ce premier voyage, vous êtes revenu régulièrement en Arménie ?
S.T. :
Non, je ne suis plus jamais revenu en Arménie jusqu’en 2020. Et puis un jour, en octobre 2020, Jean-Christophe Buisson m’a proposé de l’accompagner en Artsakh et de tenter d’y rentrer en pleine guerre des 44 jours. Je l’ai accompagné ; nous avons tenté de rejoindre Stépanakert et nous avons fait un papier pour essayer d’alerter une opinion française alors très indifférente car très peu informée de ce qui s’y passait. Nous sommes arrivés au seuil du corridor de Latchin et nous avons été empêchés d’aller plus loin. Nous avons alors sillonné la frontière, en allant voir des villages qui allaient tomber quelques jours plus tard hélas, le 9 novembre.

Deux ans plus tard, vous revenez donc en Arménie.
S.T. :
Je suis revenu pour le festival de Stépanakert avec l’idée que l’on pouvait continuer à organiser des festivals culturels, parce que c’est une manière de conjurer le pire, de conjurer le malheur, de dire voilà, la culture continue, ce n’est pas parce que les Azéris se rendent coupables de ces forfaits à l’égard du Karabagh, de l’Artsakh. Finalement, ce serait leur accorder une victoire que de cesser l’échange culturel.

Votre sensibilisation aux problèmes de l’Arménie vous a donc poussé à devenir le co-parrain du Phonéthon.
S.T. :  C’est pour moi un grand honneur, c’est une manière de convertir mon amitié, mon penchant, mon arménophilie en action. C’est surtout l’idée que Jean-Christophe et moi avons une intention, avons un vœu ; nous souhaitons, comme tous les amis de l’Arménie, que cette guerre s’arrête, que la sécurité soit garantie. Et au-delà, notre rêve, c’est que l’Artsakh soit indépendant puis rattaché à l’Arménie. Quand il y a un souhait, pour l’exprimer, pour qu’il ne reste pas dans le domaine des bulles de savon, il faut un nerf, le nerf de la guerre ; il faut un financement. Il faut donc de l’argent, des actions ; et pour que ces actions soient opérées, des ressources. Voilà pourquoi je suis heureux de contribuer au Phonéthon.

Jean-Christophe Buisson : L’objectif n’est pas que les gens donnent de l’argent pour acheter des armes, mais pour aider les habitants de l’Artsakh et des villages frontaliers que nous avons visités et qui sont aujourd’hui menacés par l’Azerbaïdjan sur le territoire même de la République d’Arménie, à continuer à vivre, à faire leur travail d’éleveur, d’agriculteur, de vigneron et de pouvoir rester sur place. Toute la politique de l’Azerbaïdjan aujourd’hui, c’est de les pousser à partir, de les terroriser pour qu’ils quittent leur terre. Il faut qu’ils puissent résister à cette politique de terreur en travaillant. Le Fonds Arménien de France, on l’a vu sur place dans plusieurs villages, aide justement à développer des vergers, des serres, à développer les moyens de leur subsistance, de leur survie, même sous la menace militaire. Le seul moyen pour que l’Arménie et l’Artsakh restent arméniens, c’est que les Arméniens y restent, qu’ils puissent continuer à travailler et à vivre sur place. C’est exactement l’objectif du Fonds ; c’est en récoltant cet argent qu’il permet à des écoles de fonctionner, à des routes de continuer à être empruntées par les véhicules qui se rendent dans ces villages, aux paysans de continuer à travailler ; c’est toute cette architecture économique et sociale que le Fonds Arménien permet d’organiser. Nous avons vu concrètement les résultats de ces actions sur le terrain, des projets magnifiques. Avec Sylvain, dans un village, nous avons rencontré une femme qui, quelques jours après le bombardement, continuait d’essayer de monter une boulangerie. Ce qui laisse entendre que la vie continue et ne va sûrement pas s’arrêter. Il y a des projets d’avenir qui nécessitent des moyens, et les moyens ce n’est pas seulement la diaspora mais tous les Français attachés à l’Arménie. En proposant aux gens de donner de l’argent au Phonéthon, nous leur permettons d’aider les Arméniens à résister pacifiquement aux menaces militaires de l’Azerbaïdjan.

Sylvain Tesson : A Vaghatur, dans un village à côté de Goris, nous avons été très heureux, car sans le savoir, nous avons rendu visite à des familles qui vivaient de projets financés par le Fonds Arménien. Tout à coup, nous rencontrions l’application des fonds que nous allions contribuer à lever. Dans ce village on restaurait aussi une église, on créait une boulangerie et un jardin d’enfants. Ce qui est très symbolique parce que les 3 temporalités étaient défendues : la mémoire avec église, l’avenir avec les enfants, le présent avec le pain. Pour rester, il faut avoir un projet mais il faut aussi une mémoire et des moyens. L’enfant, le pain, la croix. Il y a de l’espoir parce que quelque chose est en train de naître dans l’opinion. Alors, il faut contribuer à faire constater par l’opinion qu’il y a un for fait majeur qui se passe en Arménie ; il faut surtout partir du principe de l’indignation unanime qui s’est élevée en février 2022 lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et que, toutes proportions gardées évidemment, le principe de l’agression azérie en Arménie est exactement le même, et peut-être même pire. Poutine est à la conquête de ressources, de territoires mais il ne veut pas l’éradication d’un peuple. Si l’on veut jouer au petit jeu des comparaisons, on peut même dire qu’Aliyev se situe à un niveau supérieur de vilenie. On peut imaginer alors que l’indignation, peut-être, réussira à lever une opinion populaire qui fera pencher les gouvernements et fera en sorte que les livraisons d’armes arrivent un jour. C’est ce que j’espère tout du moins.

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