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Les Actus

La forêt Devedjian

[08/07/2020] – Fonds Arménien de France

C’était un jour de mai de 2010, le 22 exactement. Ce jour-là, après deux ans d’études, de dossiers déposés, de tranchées creusées et de canalisations enfouies, l’eau a enfin coulé dans ce champ, au Tavush, tout près du village de Khashtarag. Alors un paysan s’est approché de celui qui avait apporté cette source de vie jusque là et lui a dit d’une voix lourde d’un espoir presque perdu « Je croyais qu’on nous avait oubliés ».
On ne sait pas qui est ce paysan, car il était à lui seul tous les paysans d’Arménie, mais on sait à qui il s’est adressé, l’homme grâce à qui cette eau coulait enfin, Patrick Devedjian. « Ce jour-là, raconta-t-il un jour à mi-voix, lui si avare de confidences, quand j’ai vu ces paysans saisir leur pelle et leur pioche et creuser la terre pour faire couler l’eau dans leurs sillons, j’ai compris qu’on pouvait servir à quelque chose. »  Chez lui, le « on » de la pudeur remplaçait toujours le « je » de l’homme d’action.

De ses rares aveux, on comprenait aussi que l’Arménie des premiers jours de l’indépendance et de la guerre réveillait en lui le spectre de 1915. « L’Arménie est un pays fragile, disait-il, entourée d’ennemis qui ne rêvent que de sa disparition. Un simple accident de l’histoire peut tout faire basculer. Il faut que l’Arménie soit autosuffisante, surtout dans le domaine alimentaire.» Dans ces jours sombres, pour avoir vu ces régions désertées, ces maisons délabrées, ces plaines vides, ces paysans oubliés, il avait rêvé, dans son lointain bureau de Nanterre, que, les jours de paix revenus, le blé y pousserait à nouveau, des arbres s’y dresseraient, fruitiers de préférence, « des kakis, des abricotiers ou des grenadiers, énumérait-il, ça pousse bien là-bas » et que la vie retournait enfin là où l’histoire des hommes l’en avait chassée. Semblable à la diaspora au lendemain du génocide, il savait que cette terre, si lourde de son passé et si vide de ses hommes, n’attendait que l’heure de sa renaissance, comme toujours, régulièrement, depuis des siècles.

Mais ce qui nourrit la vie, l’eau, manquait. L’argent pour le faire couler aussi, nécessaire pour payer des bras à creuser, des tuyaux à importer et du béton à malaxer. C’est alors que le moment tant attendu est arrivé. En 2008, l’Arménie devint éligible à l’aide de nos départements. Il en dirigeait un, celui des Hauts-de-Seine, un des plus riches de France. Le rêve était à portée de main. Deux ans après, l’eau coulait dans les champs du Tavush, la terre renouait avec la vie et ces femmes et ces hommes qui, dans leur entêtement millénaire, ne l’avaient jamais quittée, renouaient avec l’espoir. Mais il fallait plus : faire de l’Arménie un modèle, un défi à ceux qui voulaient sa destruction, un geste de bravade à ceux qui croyaient que la force et la haine pouvaient primer sur la solidarité et le droit. Avec l’eau, il voulait mettre en œuvre un vaste plan agropastoral, capable de fournir à l’Europe un exemple de développement durable, écologique et économiquement viable. A l’ère du désarroi devait succéder le temps de l’ambition, comme si la seule réponse à la difficulté d’être était la réussite absolue. Un peu à l’image de sa propre vie.

Étrange parallélisme, en effet, entre cet homme et cette terre. L’un fut très tôt orphelin de mère, faisant dès ses premiers pas dans la vie l’expérience de la solitude. « Rien, dira-t-il un jour dans un autre moment de dévoilement, ne remplacera la tendresse d’une mère. » A une famille qui comblera cet amour par mille autres, s’ajoutera la fraternité de ses premiers amis, qui le resteront pour toujours, dans ce lieu-emblème de son identité, le Collège Arménien de Sèvres, où il découvrira qu’en plus d’être soi-même, on est aussi les autres, et que son histoire, dont on croit être le seul héritier, est en réalité l’héritage de tout un peuple. C’est là, sans doute, face à l’île Seguin où il construira plus tard l’un des plus beaux monuments de la région parisienne, que, pénétré de cette histoire qui voulait réduire les siens à un peuple de vaincus, il a décidé de faire de sa vie une éclatante victoire. Tout comme cette Arménie, seule au milieu de pays hostiles, assiégée de toutes parts, pétrifiée de froid et affamée par les blocus qui, par le pouvoir de sa volonté, la puissance de sa cohésion et la constance de la solidarité, a trouvé dans sa faiblesse les raisons de son triomphe. D’ailleurs, ceux qui là-bas ou ailleurs avaient combattu pour l’Artsakh ou la Cause arménienne ne s’y trompaient pas : il était un des leurs. Depuis longtemps, depuis le début même. Lors du procès de l’Opération Van, Méliné Manouchian a demandé au juge la permission d’embrasser les accusés. « Ils sont, dit-elle, les enfants que je n’ai pas eus ». A la fin, elle embrassa aussi Patrick, devenant par là même sa mère spirituelle. Curieux paradoxe, car par ce simple geste, l’héroïne d’Aragon baptisait Patrick Devedjian fils spirituel de Missak Manouchian et héritier de ses combats. Ces deux hommes que le temps, les idées et l’histoire avaient séparés, elle les avait unis dans le même esprit par un simple baiser.

Et cette filiation mutuelle, de mère spirituelle à fils par procuration, s’est perpétuée longtemps, sans que personne ne le sache. La mort permet maintenant de dire ce qu’il voulait taire, toujours au nom de cette même pudeur. Pendant de nombreuses années, de manière constante et dans la plus entière discrétion, Patrick a soigneusement veillé à ce que Méliné vive une vie digne de son passé, comme si ce symbole vivant de la Résistance avait pris la place de cette mère qu’il avait si tôt perdue.

Esprit de résistance, volonté de vaincre, certes. Mais les combats du passé étaient loin. Les prétoires ne résonnaient plus de sa voix aigüe et de ses plaidoiries en acier trempé. Il n’y avait plus la matière. La seule bataille à gagner était celle de la paix en Arménie et cette paix passait par la prospérité. « Il faut que ce pays soit autosuffisant. » répétait-il à l’envi. Et de rêver à de nouveaux projets, plus vastes, plus ambitieux, plus grandioses. Celui qu’il caressait le plus volontiers était la création d’une immense forêt de sapins ou d’épicéas. «Avec des scieries pour développer l’industrie du bois ». Ou encore des vergers. Son dernier rêve était une Arménie couverte d’arbres, un pays de racines pour un peuple de déracinés.

Ce 22 mai 2010, et peut-être encore aujourd’hui, jouxtant le tuyau bleu d’où coulait l’eau du Tavush, s’étendait un champ d’environ dix hectares. « Pourquoi ne pas y planter un verger ? » dit-il alors. Sa voix résonne encore, comme un leitmotiv. «… Des kakis, des abricotiers ou des grenadiers, ça pousse bien là-bas ». Il y imaginait des arbres en fleurs où, l’été venu, les enfants des villages environnants iraient cueillir des fruits de la patience. Une forêt de fruits. La Forêt Devedjian. De la luzerne y pousse aujourd’hui. Des arbres y pousseront peut-être un jour. Ce jour-là, cet homme qui a tant aimé ce peuple et sa terre y aura enfin planté ses racines, des racines qui, de longues années durant, donneront des fruits par milliers, les fruits du rêve devenu réalité, les fruits de cette paix qu’il espérait tant et qu’il a rejoint aujourd’hui.